Louis Ajacques & Eliott Gourvil – Pierre Claver
Troisième semaine
Finis les douze manœuvres par jour, les coups météos, et les considérations tactiques à trois bandes. La place est désormais au temps long, à la contemplation, et peut être aussi à l’introspection.
L’AIS demeure résolument vide de navires de commerce et de concurrents. Les jours et les nuits sont autant de longs bords sous spi et reviennent résolument les deux seules questions qui comptent : « quand est-ce qu’on mange ? » et « quand est-ce qu’on empanne ? ».
Cette fausse routine n’est pas désagréable et ouvre un nouveau chapitre dans la course : l’esprit divague au gré de la houle, le regard se perd dans l’horizon, l’âme s’élève dans des considérations métaphysiques qu’on ne relatera pas ici.
Eliott me hèle depuis le cockpit pour venir admirer 3 baleines sur notre route. « Elles nous ont vu tu penses ? » « mais oui » « mets quand même un coup de lof tu veux ».
On s’essaie à la pratique de deux nouveaux jeux théorisés durant notre prépa.
1/ le chat et la souris avec les grains – De jour, c’est plutôt amusant : abattre et laisser passer, lofer en grand pour passer devant ? Ce slalom géant en mode JO d’hiver rythme les quarts et permet au bateau d’accélérer un peu si on fait preuve d’habileté. De nuit, c’est à devenir fou : la lune est si pale que le moindre nuage devient monstre et la petite gouttelette de pluie sueur froide. Pour l’instant, la souris court toujours
2/ cache cache avec les sargasses – gardiennes de l’approche des Caraïbes, ces algues ont la fâcheuse tendance a se blottir dans nos appendices, freinant notre progression d’environ 0.5 noeuds par heure. Le calcul est vite fait, c’est quasiment 100Mn de perdues a l’arrivée. La flotte est sacrément équipée : quilles relevables et/ou caméras embarquées sous la coque. Sur Pierre Claver, les deux GoPro récupérées dans des fonds de grenier ont évidemment rendu l’âme. Le moindre écart avec la polaire trouve un coupable tout désigné… à moins que ce ne soit ce hale-bas mal réglé .. la corde à noeuds est passée régulièrement sous la coque à l’aveugle, histoire de se maintenir en forme
La bagarre continue fort pour les places d’honneur même si les routes diffèrent un peu – la nord du sud et la sud du sud – et nous maintient en éveil permanent. Rendez vous dimanche ou lundi prochain en Martinique !
Jerôme & Loïc Apolda – Fastlane Infinite
J18, J19, J20…
Les jours commencent à se mélanger un peu.
Les jours commencent à se ressembler. Et parfois à se mélanger un peu. On vit désormais complètement au rythme des quarts ainsi que des levers de soleil : deux heures chacun son tour, jour et nuit. À force, le temps devient assez abstrait. On ne sait plus exactement dans quel fuseau horaire on se situe.
Pour casser un peu la routine, on s’est accordé aujourd’hui un apéro thé/crêpes au chocolat aux alentours de ce qui nous a semblé être 17h. Autour de nous : uniquement de l’eau. Cela fait maintenant plusieurs jours que nous n’avons vu ni terre ni autre bateau.
La météo suit elle aussi un cycle assez régulier. Le vent se renforce le matin avec une légère bascule. Ce samedi, nous avons eu une vingtaine de nœuds. Avec cette évolution, la mer devient progressivement plus croisée au fil de la journée avant de se calmer pendant la nuit, même si nous gardons toujours suffisamment d’air pour avancer correctement et faire quelques plannings.
Les sargasses sont de plus en plus présentes. Elles s’organisent parfois en longues lignes compactes que nous devons traverser. Ensuite, nettoyage obligatoire des safrans et de la quille pour éviter de trop freiner le bateau. A certains moment cela se répète toutes les 5 à 15 minutes. L’envie d’arriver en Martinique commence à se faire ressentir !
Au départ, nous avions imaginé une traversée plus rapide. Sans le grand tour par les Canaries, les côtes africaine puis le Cap Vert nous aurions pu arriver aujourd’hui en Martinique.
À la place, nous sommes actuellement bientôt à mi-distance entre le Cap-Vert et la Martinique. Si tout va bien, nous espérons désormais une arrivée samedi prochain.
Alors on s’accroche. On tient notre position. Et quand l’occasion se présente, on essaie de grappiller quelques milles sur les concurrents juste devant nous.
Cap a l ouest!
Jérôme & Loïc
Regis & Clémence Vian – Les jardins sous marins
Après un beau coucher de soleil, le vent est monté d’un cran, la mer aussi. La fin de nuit a été assez tonique, avec quelques petits grains pour agrémenter le parcours. Difficile de les identifier et de les anticiper par cette nuit sans lune. Nous ne nous en sommes pas trop mal sorti: pas de figure de style incontrôlée, pas de casse. Espérons que ça dure. Ce matin, nous faisons sécher les vêtements de la nuit, mais les conditions restent assez « sollicitantes ». Le soleil brille, le ciel chasse peu à peu ses nuages, nous prions sur une après-midi agréable.
Pierre Grippon & Guillaume Pinta – Green Sanctuaries
J21
Grosse frayeur cette nuit : notre drisse de spi a cédé et est restée bloquée en tête de mât ! Résultat : le spi s’est mis en drapeau, impossible à affaler…
Évidemment, tout cela arrive de nuit, avec 20 à 24 nœuds de vent et une mer bien formée
Pas le choix : il faut grimper tout en haut du mât, à 14 mètres au-dessus du pont, pour couper la drisse et libérer le spi.
Je m’équipe et c’est parti. Guillaume reste en bas pour me hisser à l’aide d’une autre drisse. Une fois arrivé là-haut, ça bouge énormément… c’est très impressionnant. Je sors mon couteau et parviens finalement à couper la drisse du spi. Aussitôt, le mât est projeté en arrière, mais heureusement je suis resté solidement accroché à celui-ci.
Guillaume me redescend ensuite et nous récupérons le spi qui, malheureusement, s’était déchiré entre-temps.
Nous envoyons alors un autre spi… et nous voilà repartis !
À part cette grosse frayeur, tout va bien à bord. Les journées sont désormais bien ensoleillées et le thermomètre grimpe rapidement à l’intérieur du bateau.
Les nuits restent toujours aussi magiques : le bateau glisse à toute vitesse, le plancton illumine notre sillage et le ciel est incroyablement étoilé. Je ne me lasse pas de ce spectacle unique.
Un soir, pendant mon quart, j’entends quelque chose taper sur le pont. Je sors et aperçois un pauvre poisson volant échoué. Je le remets aussitôt à l’eau… Celui-là aura eu de la chance !
L’arrivée en Martinique approche maintenant. Nous avons hâte de retrouver nos proches et de profiter des Antilles autour d’un bon rhum et de quelques accras
À très vite sur Green Sanctuaries,
Pierre et Guillaume
Damien LEMOIGN et Alexandre NOEL – Fondation Arthritis
2 salles, 2 ambiances sur Ciboulette.
Hier, nous avons quitté l’alizé que nous étions venus chercher si au sud et qui était malgré tout à bout de souffle ! Difficile de se plaindre parce que le projet et la course sont, pour le moment, incroyables, mais il fallait vraiment prendre sur soi pour essayer de faire voler le spi dans 10 nœuds de vent, une mer forte croisée et des champs de sargasses à perte de vue. On s’est épuisés à lutter contre, à coups de corde à nœuds, sous un soleil de plomb. Seul répit : la sieste dans le bateau, qui se transforme en étuve de 11h à 18h.
On reste persuadés que notre décalage sud va finir par payer. Mais on a eu l’impression d’avoir moins de vent que dans le nord. Les fichiers météo étaient très différents de la réalité, alors on a fait ce que l’on sait faire depuis l’Optimist : se recaler par rapport à la flotte en partant dans le sud au gré des bascules de vent (ados/refus). L’idée étant de rester sur le bord rapprochant de l’arrivée… Martinique nous voilà !!!
C’est fou : on pensait que l’alizé était super stable, mais pas du tout. Il évolue en force et en direction tout au long de la journée.
Cette nuit, on a vraiment poussé la machine, certainement par orgueil … S3, GV 1 ris, en mode barbare, avec des relais toutes les demi-heures. Georges n’a pas été facile à régler dans cette mer. Mais une fois le bon réglage trouvé, il a fait un super boulot. Je n’ai pas réussi à faire mieux dans cette nuit noire, sans lune, où l’on sent l’air chaud être expulsé par les nuages qui se développent verticalement. On régule à l’écoute de spi en permanence et on espère que le grain ne va pas être trop fort. Le collègue dort par terre dans la descente, avec ses chaussures, ses gants et sa brassière, prêt à bondir en cas de départ au tas ! On allume les feux de pont pour essayer de voir à quel moment ciboulette va partir au surf sur le grand toboggan… 11-12-13-14-15-16 kts dans la nuit noire… Est ce que c’est sérieux… holà… Faut reaccrocher le spi qui devente avec l’accélération sans le faire flapper… ouf… C’est passé…
À ce petit jeu, il faut bien placer le curseur entre gain de vitesse et casse du matériel. On s’en est bien tirés et on reprend 24 milles sur le Figaro qui est avec nous depuis des jours.
Aujourd’hui, on glisse vers le sud et on enchaîne les siestes parce que la nuit va être costaude (vent + grains). On vient d’empanner pour un bord de 2-3 h en bâbord. On va chercher du vent plus fort au sud et essayer de finir avec un meilleur angle sous spi, et donc une meilleure vitesse, quand l’alizé basculera progressivement à l’est.
On se bat jusqu’au bout et on profite des dernières nuits en mer, pour laisser vagabonder nos esprits au gré des vagues, des bruits et des odeurs de l’océan.
ETA mercredi soir ou jeudi matin. Tellement hâte de revoir la famille.
Je vous laisse, la batterie du ventilo est pleine, je vais pouvoir m’endormir.